April, le troisième album de Sun Kil Moon est peut-être mon préféré de sa discographie. Cette année-là, Mark Kozelek avait eu 41 ans, et April n’est plus un album de jeune homme. Quand Mark chantait avec les Red House Painters*, on pouvait entendre le désespoir et la souffrance ; dans April, on entend la tristesse, la nostalgie, la mélancolie.

Quoique Sun Kil Moon soit théoriquement un trio, c’est Mark, tout seul, avec sa guitare espagnole, qui nous cloue sur place avec un arpège d’une beauté sans égale, qu’il déroule tout au long de « Lucky Man ». Il pose dessus une voix qui semble fatiguée de tout ce qu’il a vécu, une voix qui s’adresse beaucoup moins à nous qu’à lui-même, qui cherche moins à communiquer qu’à pénétrer la carapace du temps, dont l’épaisseur l’éloigne progressivement des lieux et des gens qu’il évoque dans « Lucky Man ». C’est New York, l’Ohio de son enfance et sa mère dont les bavardages couvraient la musique qu’il écoutait, justement le « Lucky Man » d’Emerson, Lake & Palmer, les plages de Floride, les autoroutes de Los Angeles, l’Espagne… Derrière ces lieux, il y a les êtres humains, et surtout ceux qui ont disparu. Voilà ce que charrie cette chanson, ce qu’elle traîne derrière elle comme si c’était la carcasse d’une bête morte. Il n’y a dans tout ça ni pathos, ni sentimentalisme, simplement l’évidence des disparitions dont le souvenir, seul, empêche l’effacement définitif, mais dont l’inéluctabilité s’impose. Mark sait qu’il a perdu la partie, comme chacun d’entre nous ; son chant n’est plus l’arme qu’il brandissait avec cette hargne qu’on lui connaissait, il s’éteint tout doucement. D’ailleurs, puisque je connais un peu la suite de l’histoire, je vais vous la dire : quelques années plus tard, Mark ne chantera plus ses textes, il les dira, sur un fond musical dont l’importance décroîtra avec le temps ; choix artistique respectable, certes, mais permettez-moi de préférer l’option d’April.

*Voir les nombreuses chroniques consacrées à ce groupe.

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