Où Paul joue son Marcel Proust. Il faut dire que John l’avait précédé en présentant au groupe “Strawberry Fields Forever”. Quoi qu’il en soit, le travail de mémoire de ces deux grands créateurs va aboutir à la publication, le 17 février 1967, de l’un des plus grands singles de toute l’histoire de la musique pop : “Strawberry Fields Forever”/”Penny Lane”.

Il m’est déjà arrivé d’être un peu ironique à propos de certaines chansons de Sir Paul, mais en ce qui concerne “Penny Lane”, le seul qualificatif qui s’impose est celui de “chef-d’oeuvre”.

On était, dans ce studio 2 d’EMI, au début de l’enregistrement de Sgt Pepper’s et il fallait un single. C’est la raison pour laquelle, au grand regret de George Martin, ces deux chansons ne figurent pas sur l’album. Paul, à l’époque très influencé par le Pet Sounds des Beach Boys, voulait un son identique, “très clair et américain”.

Au lieu d’employer la technique habituelle, c’est-à-dire enregistrer une rythmique, George Martin, assisté de Geoff Emerick, demanda que les instruments soient enregistrés un à un.

C’est ainsi que, le 29 décembre 1966, Paul se retrouva tout seul dans le studio pour enregistrer une impeccable piste de piano, puis un autre piano, passant par un ampli de guitare Vox, puis un 3ème piano, avec un tambourin, puis un harmonium. Je ne vais pas rentrer dans les détails car il se trouve que la matière instrumentale de “Penny Lane” est tellement riche que beaucoup de choses ne s’entendent pas dans le mix final, à commencer par la guitare d’Harrison.

Le 30 décembre, Paul et John enregistrèrent des pistes vocales. Le travail reprit le 4 janvier (piano, guitare, voix) puis le 5, avec une nouvelle voix de Paul.

Le 6 janvier, Paul, muni de sa Rickenbacker 4001 S ajouta une basse mémorable, John une rythmique (inaudible), et Ringo, la batterie, puis encore des pianos, joués par George Martin et une piste vocale qui préfigurait le futur apport des cuivres.

Le 9, ce furent 4 flûtes, 2 trompettes, 2 piccolos et un bugle que vinrent jouer des musiciens classiques. Le 10, seulement la cloche, qui retentit à chaque fois que la chanson évoque le pompier. Le 12, 2 trompettes, 2 hautbois, 2 cors anglais, et une contrebasse à l’archet, toujours joués par des musiciens classiques.

Le 17 janvier entra dans le studio un musicien qui allait laisser une empreinte essentielle dans la musique des Beatles : David Mason, trompettiste classique, muni de sa trompette piccolo en Si bémol. Paul chantait ce qu’il voulait que le trompettiste reproduise, George Martin écrivait en même temps la partition, et David Mason n’eut besoin que d’une prise. Deux précisions : la trompette en question est un instrument absolument impossible à jouer, et la bande a été enregistrée à la vitesse à laquelle elle a été reproduite. D’ailleurs, encore aujourd’hui, David Mason est plus célèbre pour cette session avec les Beatles que pour son travail d’une vie avec son orchestre philharmonique !

Le 25 janvier, le mix mono est terminé, et devinez quoi ?  Ce single merveilleux est le seul des Beatles (avec “Love Me Do”) à ne pas grimper directement à la 1ère place des hit-parades !

C’est seulement en novembre de cette année 1967 que les Américains disposeront de “Penny Lane” sur un album, c’est-à-dire sur Magical Mystery Tour.

Vous pouvez regarder le clip, mais sachez qu’aucune des images où vous voyez les Beatles n’est tournée à Liverpool.

Il existe un site Internet en langue anglaise, BeatlesMusicHistory sur lequel vous pouvez consulter l’analyse musicologique de cette chanson. J’ai lu ça pour vous, et je renonce à vous transcrire ici, ne serait-ce que le résumé de cet important travail. “Penny Lane” est, en effet, par-delà les apparences, qui en font une chanson à la mélodie simple et facilement mémorisable, une œuvre d’une très grande complexité, qui bénéficie d’harmonies très inhabituelles dans la musique pop. Quoi qu’il en soit, l’une des plus grandes chansons de Paul McCartney, l’une des plus grandes qui aient jamais été écrites.

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