Histoire de changer d’air après le mai 1968 parisien, je débarque à Londres, et le 9 juillet, je reçois, au Marquee Club de Wardour Street, à Soho, l’incroyable choc d’un concert de Family. Ceux qui n’ont pas vu Family sur scène, et qui ne connaissent que les disques ne peuvent pas prendre la mesure de ce qu’était ce groupe, sur scène, de l’incroyable sauvagerie de Roger Chapman, frappant son tambourin et paraissant toujours sur le point de perdre l’équilibre, s’arrachant les cordes vocales avec ce vibrato chevrotant caractéristique, que certains lui ont reproché ; sauf que c’était sa voix, à prendre ou à laisser. Je prenais ! Il était secondé par John “Charlie” Whitney, aux guitares, qui composait. Et quelles chansons ! Jim King jouait du saxophone, Ric Grech, de la basse, et Rob Townsend, de la batterie.

Le problème qui s’est vite posé avec Family, dont le premier album, Music In A Doll’s House, est sorti quelques semaines plus tard, c’est que personne ne savait exactement quel genre de musique ils faisaient. Inclassable. Moi, ça ne me gênait pas, ce patchwork de folk, de rock, voire de hard rock, de pop psychédélique, de rhythm’n blues, de musique progressive, de jazz, de musiques ethniques, mais ça explique leur échec commercial, en particulier aux USA. Et ce disque magnifique qu’est Music In A Doll’s House n’a rien fait pour arranger les choses, d’autant que la sauvagerie que j’évoque ci-dessus, était largement gommée par la production de Dave Mason, lequel, sortant de Traffic avec son Mellotron, a tenté de faire rentrer Family dans cette case-là, sans y arriver, bien évidemment. Il n’empêche ; l’album, je le répète, est une splendeur, et les deux chansons que je vais évoquer, pour l’illustrer, sont loin d’en épuiser toutes les richesses.

“Mellowing Grey” est sans doute la plus belle trouvaille mélodique de Whitney ; des petites clochettes, une guitare acoustique, et le Mellotron de Mason forment le tapis psychédélico-bucolique que vient griffer l’insensé vibrato de Roger Chapman ; je regrette simplement qu’ils ne l’aient jamais joué sur scène. C’est à la fois fascinant et beau, le disque chimérique par excellence, si on se souvient qu’une chimère est, selon le dictionnaire, un animal fabuleux ayant la tête et le poitrail d’un lion, le ventre d’une chèvre et la queue d’un serpent…

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