Ah ! Enfin ! Un disque français, en Français ! Et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit, selon moi, du plus grand de tous, dans cette catégorie. J’ajoute immédiatement que le concert du 26 octobre 2008 à La Cigale, quelques mois avant sa mort, a été l’un des plus beaux auxquels j’ai assisté, de toute ma vie. J’ai posé à côté de moi la réédition 2014 de Fantaisie Militaire, coffret dans lequel le disque original se voit augmenté de 2 disques supplémentaires qui contiennent les versions de travail des 12 chansons*.

C’est dès 1996 qu’Alain Bashung se met au travail avec son parolier habituel, Jean Fauque. Jean apporte les textes, beaucoup de textes, et Alain coupe, colle, souligne et déchire, sans rien dire, et en avançant sur plusieurs chansons à la fois. Il faut dire que Bashung ne va pas bien, à peine sorti de la clinique privée où il soignait sa dépression, après sa rupture avec sa deuxième épouse, Chantal, et éloigné de son fils, Arthur. Alain vit dans un petit appartement à Belleville. Repéré par les dealers, Bashung n’a d’autre solution que de se cloîtrer chez lui.

“La Nuit Je Mens” naît de cette façon, toujours le texte avant la musique. Ce travail va durer toute une année, sans qu’une seule note de musique soit écrite, et encore, “La Nuit Je Mens” et “Angora” mélangent leurs textes…

Anne Lamy va être chargée de la production exécutive du futur album, rendue difficile par l’exigence extrême du chanteur, lequel lui demande de lui trouver des “bidouilleurs”. Anne présente à Bashung le duo des Valentins, soit Édith Fambuena et Jean-Louis Piérot, et ça fonctionne , entre eux. Avec Jean-Louis, il discute des heures de l’album de Talk Talk, Spirit Of Eden.

Est également appelé à la rescousse, un guitariste qui a travaillé avec Bashung quelques années auparavant, et qui l’aidait à réaliser ses maquettes, Richard Mortier.

Tout le monde hérite du même document : une bande, avec la voix d’Alain et quelques boucles mélodiques. Jean Lamoot, un ingénieur du son qui maîtrise le logiciel ProTools, ce que peu savaient faire à l’époque, sera également de la partie.

Anne retient le studio Antenna, place de Clichy, promptement investi par Lamoot, puis par les Valentins et Richard Mortier. Bashung occupe la cuisine avec le cuisinier, qu’il surnomme le duc de Guise, et s’en va dormir dans l’hôtel de passes miteux, en face du studio.

Jean Lamoot installe un système qui lui permet d’avoir 32 pistes sur ProTools, afin de réaliser les maquettes.

D’autres contributions arrivent, de Rodolphe Burger pour “Samuel Hall” ou de Jean-Marc Lederman pour “Ode À La Vie”.

Le travail se concentre sur une étroite collaboration entre Bashung et Jean Lamoot, même si Alain laisse beaucoup d’autonomie et de liberté à Jean. Bashung voulait un “bidouilleur”, et c’est exactement ce qu’il a trouvé avec Jean Lamoot.

Les Valentins réapparaissent. Bashung se débrouille pour laisser les gens travailler, tout en entendant ce qui se passe de tous les côtés, installé dans son quartier général, la cuisine. Quand ça lui plaît, il le fait savoir, et quand ça ne lui plaît pas, il dit qu’il n’est pas sûr ; tout le monde comprend.

Il faut quatre mois pour terminer les maquettes au studio Antenna, quasiment un budget d’album, et la maison de disques s’impatiente. Pour enregistrer le disque, ce sera au studio Miraval, dans le Var, et le producteur sera l’Anglais Ian Caple, qui a été responsable des enregistrements des Tindersticks ou de Tricky. Jean Lamoot est un peu désappointé, mais son expérience de ProTools le rend tout de même indispensable.

Lamoot s’entendra très bien avec Caple et avec les musiciens que ce dernier fera venir d’Angleterre, le bassiste Simon Edwards (qui a joué avec Talk Talk) et le batteur Martyn Barker. Les Valentins sont à Miraval, également ; l’ambiance, sous le soleil, est très détendue ; le cuisinier, ancien SDF, s’appelle Edgar, et Bashung et lui discutent beaucoup. Fantaisie Militaire lui sera dédié, car il mourra peu après la fin de l’enregistrement.

Ian Caple se couche tôt, mais les autres continuent le travail parfois jusque tard dans la nuit. Adrian Utley, guitariste de Portishead, est convié, mais Bashung ne l’apprécie guère et sa contribution à l’enregistrement est quasi-nulle.

Pour le mixage, l’équipe se déplace à Londres, où Alain enregistre ses voix ─ jamais plus de trois prises ─ ; on choisit de favoriser une parfaite lisibilité de la voix, un peu comme chez Léo Ferré (que Jean Fauque fait réécouter à Bashung). Fantaisie Militaire, porté par l’immense succès de “La Nuit Je Mens” connait une réussite critique et commerciale qu’Alain Bashung n’avait jamais rencontrée à ce niveau.

C’est pourtant de la chanson la plus dépouillée du disque, celle qui lui donne sa conclusion, dont je vais vous dire quelques mots, maintenant.

On l’a vu ci-dessus, le texte d'”Angora” est probablement la résultante d’un apport de Jean Fauque dont Alain Bashung n’a retenu que ce qui faisait sens, pour lui. Et ce sens s’appuie logiquement sur des détails biographiques qui sont, sauf erreur, les deux suivants : Angora était le nom d’un chat qui appartenait à Fauque, et le jeune fils de Bashung, Arthur, qu’Alain souffrait de ne pas voir du fait de la rupture avec la mère de celui-ci, était atteint d’asthme (le souffle coupé, la gorge irritée…).

Cependant d’autres éléments biographiques se dévoilent au fur et à mesure. Ainsi, (faucher les blés) peut faire penser à la locution populaire “fauché comme les blés” et nous rappeler que Bashung occupait, à cette époque un appartement bellevillois assez minable du fait de conditions économiques (dont nous ne savons rien) liées à son divorce.

L’allitération de la consonne “f” qu’on retrouve dans le mot “fourche” du vers suivant nous amène à questionner ce mot, qui au-delà de l’usage agricole, peut également évoquer une imagerie démonologique ou une inquiétante langue fourchue comme chez les serpents ou les personnes coupables de duplicité ou de mensonge. Est-ce lui-même que Bashung désigne en pointant cette duplicité ? Les vers qui suivent (Faire table rase du passé La discorde qu’on a semée À la surface des regrets) ne rendent pas l’hypothèse totalement irréaliste. D’autant plus qu’après ce qui me semble être l’évocation du fils (Le souffle coupé..) vient l’adresse à la femme perdue (Angora, montre-moi d’où vient la vie ), cette femme qui donne la direction, et dont l’absence fait de Bashung un “vaisseau maudit”, condamné à errer sans fin.

Arrêtons-nous un instant sur ce prénom animal qui devient celui de la femme perdue ; l’angora est une fourrure longue et douce, résultant d’une mutation dans certaines espèces animales (mouton, lapin, chat), donc d’une transformation un peu anormale. Chantal s’est-elle transformée pour devenir cette Angora qui n’est plus semblable à celle qu’Alain connaissait aux temps heureux ? D’où l’invite impérative (Sois la soie) qui implore qu’elle renonce à cette fourrure nouvelle pour retrouver un matériau très différent et encore plus doux : la soie. Surtout, Angora permet la paronomase avec “encore”, qui est probablement le mot important, pour Bashung.

Vient ensuite une notation apparemment écologique, à propos de ces “pluies acides [qui] décharnent les sapins”, avec l’accumulation de trois corps liquides ou semi-liquides : ces pluies (qui sont loin d’être bienfaisantes), la résine qui coule, dans les conditions que l’on sait, c’est-à-dire lorsque l’écorce est blessée ou entaillée, et le venin, substance dangereuse (sauf, il faut le noter, pour l’organisme qui le produit). Le “j’y peux rien” redoublé est curieux, comme si  ces “pluies acides” étaient l’œuvre du locuteur. J’avancerais l’idée que ces “pluies” métaphorisent des larmes contre lesquelles Alain Bashung ne “peux rien”. Lorsqu’il ajoute qu’il ne craint “plus la mandragore”, il faut se rappeler qu’il s’agissait de la plante qu’utilisaient les prétendues sorcières du Moyen-Âge pour jeter leur sort, et que plus d’une fut conduite au bûcher pour avoir simplement détenu de la mandragore.

Ainsi, pour résumer, mon hypothèse est que cette magnifique chanson qu’est “Angora” ─ et que Bashung avait l’habitude de chanter seul sur scène, avec sa guitare acoustique ─ mêle une supplique à son ex-femme, pour qu’elle lui revienne, une évocation de sa douleur, mais sans doute aussi de sa force nouvelle (il ne craint pas la “mandragore”, et elle aurait à se méfier de son “venin” qui s’agglutine).

La musique est au diapason de la force du texte, et l’interprétation d’Alain Bashung est d’une vérité peu banale. Ne dirait-on pas, lorsqu’il chante les deux derniers vers d'”Angora”, qu’il va laisser échapper un sanglot ?

*Cette chronique s’appuie sur le livret qui accompagne le coffret en question, et qui est signé par Bertrand Dicale, ainsi que sur l’article de Christophe Conte, paru dans “Les Inrockuptibles” (10/2014).

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