Il y a les chansons d’amour. Il y a les chansons de désamour. Et puis, il y a plein d’autres catégories de chansons qui intéressent plus ou moins les auditeurs, tant il est vrai que tout le reste est tellement trivial, n’est-ce-pas ?

Et pourtant, il y a un sentiment humain, au moins aussi important que l’amour, qui mériterait donc qu’on lui consacrât au moins autant d’attention, d’autant que sa pérennité, contrairement à l’amour, est assez assurée : c’est la haine.

Voilà une passion brûlante, que le cinéma ou la littérature ont exploré avec beaucoup de subtilité, mais qui reste un parent pauvre de la chanson. Il est vrai que je ne parle pas de la haine politique, dont la chanson donne de nombreux exemples, bien fédérateurs, de « Anti-Social » de Trust, à « Tostaky » de Noir Désir, ou de « Sunday, Bloody Sunday » de U2 au génial « Killing In The Name » de Rage Against The Machine ». Non ! Je parle de la haine dirigée contre une personne nommément désignée, d’autant plus ardente qu’elle succède à un amour ou une amitié dont la profondeur, l’intensité ou la qualité étaient portées à un très haut niveau.

Alors là, des chansons comme ça, on les compte sur les doigts de la main. On dirait que la haine se porte moins bien, ces jours-ci, comme si, les maladies honteuses ayant disparu, il y avait des sentiments honteux ; la haine, c’est pas bien, comme nous le disait Antoine Leiris dans son bouquin que je n’ai pas lu, paru en 2016, « Vous N’Aurez Pas Ma Haine ». Dans notre société moderne et tournée vers un avenir radieux, il faut escamoter tout ce qui accapare une énergie non productive, et nous détourne d’une félicité qui reste le seul horizon convenable pour l’Humanité.

Oui, vraiment pas beaucoup de chansons, même si je vous avoue ne pas avoir eu le temps de me lancer dans une recherche exhaustive. « Get Off Of My Cloud » des Rolling Stones ? Gentillet. « Fuck You » de Cee-Lo Green ? Déjà mieux, et je suis certain que les rappeurs ont un grand avantage dans le domaine de la haine, mais je ne me sens pas suffisamment spécialiste pour en dire plus. Non, la première chanson à laquelle je pense quand il s’agit d’évoquer la haine c’est l’extraordinaire « Your Dictionary » de XTC, et je ne peux que vous renvoyer à ma chronique parue sous ce titre, l’année dernière, dans mon blog.

Mais même Andy Partridge n’arrive pas à égaler la force dévastatrice de la haine de Ramon Pipin, sa férocité, telle qu’elle s’exprime dans la fabuleuse « ça M’a Fait Plaisir », indiscutable sommet de son dernier disque, Alafu.

Je reviendrai sur ces paroles qui mériteraient certainement d’être au programme du Bac de Français (- Mais non, OldClaude, ça n’existe plus le Bac !) pour insister sur le fait que la qualité de la musique ne le cède en rien à celle du texte.

Cette musique est superbe, aussi implacable que le destin lui-même, s’appuyant sur un ostinato construit de main de maître, inlassablement énoncé par le piano de Michel Amsellem, lequel emmène le quatuor à cordes d’Anne Gravoin, premier violon, secondée par Marianne Lagarde, second violon, l’alto de Jonathan Nazet et le violoncelle de Cyrille Lacrouts. Ce magnifique quatuor à cordes dont j’ai déjà souligné l’importance dans les œuvres récentes de Ramon Pipin* doit sa délicatesse à l’exquise science des arrangements de Vincent « Turquoiz » Chavagnac. La basse de Marc Périer donne la profondeur nécessaire, la souplesse venant paradoxalement de la batterie bondissante et légère de Franck Amand.

Deux couplets se passent ainsi, et tout change lorsque vient un pont musical pendant lequel Ramon ose une référence au temps passé et au bonheur de ce qui m’apparaît plus comme ayant été une amitié trahie qu’un amour enfui ; la mélodie et l’instrumentation se modifient et s’enrichissent. Interviennent alors la guitare trémolo de Brice Delage et la « slide » de Stéphane Daireaux, tandis qu’une superbe phrase de violoncelle, ponctuée par deux clusters de piano et d’orgue, évoquant le glas, viennent anticiper, par contraste, la sécheresse du « Tu peux crever » qui clôt ce pont. Entre enfin, dans le dernier couplet, le mellotron de Vincent Chavagnac. J’ai déjà indiqué** le sens que prend cet instrument dans l’œuvre de Ramon Pipin. Au cœur de cette passion annihilante, faut-il déceler la nostalgie de jours heureux ?

En tout cas, la ligne mélodique de toute la chanson est d’une finesse, d’une inventivité, presque sans égales dans toute l’œuvre de Ramon Pipin.

Celui-ci, secondé, comme d’habitude par Clarabelle, chante parfaitement ce brûlot, en ce sens que sa voix n’ajoute pas d’émotion à ce texte qui en déborde, et sur lequel nous allons maintenant nous pencher (le Bac de Français !).

Les deux premiers couplets évoquent la maladie et l’agonie de la personne haïe, un homme, une femme, on ne sait pas. En tout cas, ces moments appartiennent au passé, et ça a fait plaisir à Ramon qui n’hésite pas à dire qu’il a même savouré cette période, en se déplaçant à l’hôpital. Qui oserait afficher aussi tranquillement des sentiments ou des attitudes qui sont autant de crachats au visage du « politiquement correct » ?

Vient alors ce pont, avec l’évocation de l’impardonnable trahison, laquelle aboutit toujours à transformer l’être aimé en déchet.

Enfin, dans le dernier couplet, Ramon évoque le présent. Mais la haine perdure malgré la disparition de celui ou celle qui l’a déclenchée ; mieux, si l’on peut dire, la haine survit là où le souvenir s’estompe, nulle rédemption n’est possible ou même souhaitée, et l’humour des derniers vers (sic) n’en est que plus glaçant.

Dans l’univers de la chanson, « ça m’a Fait Plaisir » est le trou noir qui engloutit les soleils qui passent à sa portée, et d’où nulle lumière ne sortira jamais.

Il n’est pas tout à fait indifférent que cette chanson nous arrive pendant la pandémie de Covid-19. Elle a été écrite et enregistrée bien avant que le SARS-CoV-2 ne nous tombe dessus, mais elle vient, avec une intelligence tranchante, nous rappeler que la mort a toujours le dernier mot.

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*voir ma chronique de « Qu’est-ce que c’est Beau » par le Ramon Pipin Band

** voir ma chronique de « C’est Mon Dernier Concert » par le Ramon Pipin Band

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