Je regarde la photo qui orne le boîtier de mon cd  Skylarking. On y voit un pubis féminin, piqueté de pâquerettes*. Andy Partridge a toujours eu un goût très sûr, mais, dans ce cas précis, il ne faut pas s’étonner que Virgin ait refusé cette photo de pochette, et l’ai remplacée par un couple jouant de la flûte.

Skylarking est le neuvième album studio de XTC, qui, en 1986, est réduit à un trio : Andy, Colin Moulding et Dave Gregory. En face d’eux, ils ont Todd Rundgren, producteur américain, qui vient de décider que les chansons de la 1ère face du disque évoqueront la matinée, alors que celles de la face 2** évoqueront l’après-midi et la soirée.

Andy est furieux, d’autant que cette façon de procéder conduit Rundgren à mettre de côté un certain nombre de chansons auxquelles Andy tenait beaucoup. XTC débarque donc chez Rundgren, à Woodstock, où il a construit son Utopia Studio, et les Anglais se voient attribuer comme logement une maisonnette perdue au milieu des sapins. Les séances confirment les pires craintes d’Andy : Todd se comporte en maître absolu, ne sollicite aucunement l’avis des musiciens, écrit seul les arrangements, coupe des chansons qu’il juge trop longues, etc.

Colin et Dave s’accommodent plus ou moins bien de ce traitement, d’autant que Dave est tout de suite fasciné et séduit en apercevant dans le studio la Gibson SG décorée de dessins psychédéliques qu’Eric Clapton utilisait avec Cream, alors qu’Andy est décidé à faire sa valise, retenu à grand peine par ses coéquipiers. Puis le groupe part à San Francisco pour enregistrer les rythmiques dans le studio des Tubes ; c’est d’ailleurs le batteur de ces derniers, Prairie Prince, qui tiendra les baguettes sur Skylarking (et, nous le verrons plus tard, sur Apple Venus). Les conflits s’exacerbent, et l’atmosphère devient pesante, y compris entre les membres du groupe. Ceux-ci retournent à l’Utopia Studio, et n’ont plus qu’une idée, rentrer en Angleterre, en abandonnant la responsabilité du mixage à Rundgren. Quand les bandes arrivent chez Virgin, les choix de Rundgren rendent le trio encore plus furieux, et ses retouches ne suffisent pas à calmer Andy. Et, en plus de ça, il s’avéra que l’album fut édité par erreur avec une polarité inversée, ce qui donne un son plat, mais rassurez-vous, chers amis, ma nouvelle édition cd possède une polarité rectifiée.

Aujourd’hui, Partridge reconnaît tout de même la qualité du travail de Todd Rundgren, et ce n’est pas pour rien que Skylarking est unanimement porté au rang des chefs-d’œuvre d’XTC, même si, en effet, la production ne reflète aucunement ce qui était à la mode au milieu des 80’s, et va plutôt regarder du côté des 60’s. Écoutez, par exemple, ce que l’arrangement de cordes de Dave Gregory pour « 1000 Umbrellas » doit au « Glass Onion » des Beatles (Album Blanc, 1968).

D’autre part, Skylarking doit beaucoup à Colin Moulding, qui a composé cinq titres sur quatorze, et il est vrai que, malgré cela, la production tant décriée apporte une unité à l’album qu’aucune autre de leurs œuvres n’a affiché à ce point, même si on peut effectivement regretter que les audaces de Partridge aient été laminées par Rundgren (par exemple dans « That’s Really Super Supergirl »).

Et « Another Satellite », dans tout ça ? Sans doute ma chanson préférée de l’album. Marianne venait de tromper Andy, et la chanson est adressée à Erica, qui s’en est d’ailleurs offusqué. Andy, en effet, prétend qu’il « n’a pas besoin d’un autre satellite » ! Andy a regretté, mais, rassurez-vous, le nouveau couple a fini par se former.

Un rythme joué par une LinnDrum, et les accords somptueux d’Andy sur sa guitare-synthé Roland. et la basse de Colin, aussi élégante qu’à l’accoutumée. Pourquoi somptueux ? Parce que, si vous écoutez bien, ces accords suivent une progression harmonique inhabituelle et n’hésitent pas à travailler les dissonances ; mais avec une science, un goût, une maîtrise, qui fait que le choc qu’on pourrait avoir, du fait de ces dissonances, se transforme en la sensation douce et agréable de découvrir des contrées inexplorées.

« Another Satellite » et Skylarking, malgré ─ ou grâce à ─ Todd Rundgren sont des témoignages intemporels et inaltérables du génie d’Andy Partridge, leader de l’un des plus grands groupes anglais de toute l’histoire de la pop musique.

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*et, au dos, un pubis masculin, également fleuri.

**en 1986, la plupart des disques sont encore édités en vinyle. J’emprunte une bonne partie de ce récit au livre XTC- Philippe Bihan (éditions Alternatives & Parallèles)

 

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