Très difficile d’écrire sur Jeff Buckley. Ça remue plein de souvenirs, de choses personnelles. « Grace » a rempli cette année 1994. Avec le recul, je me dis que je n’ai rien écouté d’autre en 1994 ; ce n’est sans doute pas exact, mais c’est l’impression que j’ai. Je regarde l’étagère de ma discothèque où sont rangés les dix-huit albums de Jeff que je possède, et que je n’écoute jamais. Trop douloureux.

Et pourtant, « Grace » fait sans doute partie des fameux « 10 albums qu’on emporterait avec soi sur une île déserte », et j’en connais chaque mot, chaque note. Pourquoi écouter un disque qui est emmagasiné dans son cerveau d’une façon parfaite et inaltérable ?

Et « Hallelujah » est la chanson que j’ai le plus de réticence à évoquer. Peut-être parce qu’elle appartient maintenant à tout le monde :

Tu connais Jeff  Buckley ?

Hallelujah ? ouais, super !

Encore heureux que le type n’ajoute pas qu’il l’a chantée au karaoké de son club de vacances.

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, la version originale de la chanson, écrite par Leonard Cohen, et parue sur « Various Positions » (1984) n’a eu que peu d’influence sur Jeff, car ce dernier s’est directement inspiré de la reprise qu’en avait faite John Cale sur le disque-hommage à Cohen, « I’m Your Fan » (1991).

Jeff et sa Telecaster. Il l’a toujours jouée sur sa guitare électrique, sans autre accompagnement, là où n’importe qui d’autre aurait utilisé une grosse guitare acoustique.

Il se trouve que je possède sept versions de « Hallelujah » ; six d’entre elles ont été enregistrées en public ; la septième est celle de « Grace ». Je vais dire un mot sur chacune d’elles, dans l’ordre chronologique, ce qui a, vous le verrez, son intérêt.

La plus ancienne version de son « Hallelujah » se trouve sur la compilation posthume « It’s Not Too Late », enregistrée au College Upsala le 11 octobre 1992. Le tempo en est relativement rapide et la voix, ainsi que la guitare tentent quelques ornementations. Jeff chante divinement.

Ensuite, et c’est l’une des plus belles, il y a celle d’août 1993, enregistrée en public, au Sin-é. Il s’agit d’un petit auditoire, et Jeff en profitait pour tenter diverses solutions ; la voix est un peu moins « projetée » que sur la version précédente ; on gagne en intimité même si la guitare continue à être très présente.

Il y a la version de « Grace », en studio, la version de référence, où l’on entend chaque inflexion de la voix de Jeff. Le tempo est un peu plus lent, la voix encore plus intériorisée ; Jeff ne s’adresse pas à tout le monde, mais à chacun de ceux qui l’écoutent.

Il y a la version du 31 janvier 1995, enregistrée pour MTV à Tokyo, que l’on trouve dans le coffret « Grace Around The World ». Petit à petit, Jeff dépouille « Hallelujah » de tout ce qui lui paraissait superflu, pour en faire une chanson de tendresse et d’intimité, de sensualité et de désir, sans toujours éviter une ou deux petites fautes de goût, déjà pardonnées.

Il y a le Bataclan. J’étais dans le public, ce 11 février 1995, et tout le monde pleurait, tellement c’était beau et fort. C’est là qu’on peut entendre une partie du public chanter le refrain ; c’est là que Jeff joue avec la dynamique de la chanson, alternant les fortissimo et les pianissimo. La salle était dans l’adoration.

Il y a la version du 7 mai 1995, enregistrée à Seattle, qui est un medley avec « I Know It’s Over ». Quelque chose s’est passé ; la magie du Bataclan n’est plus là. Jeff est fatigué par cette gigantesque tournée. C’est toujours très beau, mais un peu plus froid. La guitare trouve de nouveaux motifs, et Jeff abandonne pendant quelques instants « Hallelujah » pour enchaîner sur « I Know It’s Over ». Puis il revient vers « Hallelujah », pour terminer.

Il y a la version à l’Olympia, du 6 juillet 1995. J’étais, bien entendu, dans les rangs du public. Ce n’est pas la plus belle version, mais on sentait que Jeff était heureux d’être dans cette salle, avec le public français qu’il essaye de faire chanter, et qui est aux anges. Mais, bien sûr, personne ne peut chanter avec un ange. Juste après, et je ne sais toujours pas comment j’y suis arrivé, je me suis retrouvé dans les coulisses de l’Olympia, et au détour d’un couloir, j’ai croisé Jeff Buckley, seul. J’ai entamé une conversation avec lui, mais ce qui motivait Jeff, c’était que je lui parle des artistes qui l’avaient précédé sur cette scène prestigieuse ; je lui ai donc raconté mes souvenirs de Jimi Hendrix ou de Led Zeppelin, et je crois qu’il était très intéressé ; nous nous sommes quittés après un petit quart d’heure.

Je ne l’ai jamais revu. Il a disparu, à Memphis (Tenn.), le 29 mai 1997, noyé dans les eaux boueuses d’un affluent du Mississippi. Il avait 31 ans.

 

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