Merveilleuse chanson. On savait qu’Andy Partridge était l’un des plus grands compositeurs britanniques. On n’avait peut-être pas encore suffisamment pris la mesure de son génie d’auteur qui éclate littéralement dans ce « Harvest Festival », avant-dernière chanson de cet Apple Venus vol. 1 dont je ne saurais me passer.

Un « harvest festival » c’est une fête de la moisson, quelque chose qui mêle le Christianisme et le Paganisme, qui existe dans nombre de cultures, mais qui est, en particulier profondément enraciné dans la société britannique, et qui a lieu au moment de la dernière pleine lune précédant l’équinoxe d’automne, un peu avant la Rentrée des Classes. Merci d’avoir le texte anglais sous les yeux, je vais essayer de commenter ce qui se passe. Mais d’abord, écoutez les premières secondes de la chanson : un accord de piano, et, tout de suite, un bruit ; vous reconnaissez des chaises qu’on traîne sur le plancher. On est dans une assemblée ; on est à l’école, même si on voit rarement des autels dans une école comme le chante Andy « Regardez les fleurs autour de l’autel, regardez les pêches dans les boîtes, sous la chaise du directeur, festival de la moisson »*.

Et puis, tout de suite, on s’intéresse à deux personnages, deux élèves, un garçon (Andy, probablement), et une fille. « Regardez les deux qui ont été choisis, regardez-les marcher main dans la main vers l’avant de la salle, festival de la moisson, festival de la moisson, Ce qui fut la meilleure chose fut le regard langoureux dont tu m’as gratifié, ce regard langoureux, plus que suffisant pour me nourrir toute l’année »

Andy et cette fille sont adolescents ; c’est le début de l’année scolaire, et le regard de cette fille est le centre de la chanson.

« Regardez les enfants avec les paniers, voyez leurs cheveux coupés comme des épis de blé bien rangés, festival de la moisson, festival de la moisson, ce qui fut la meilleure chose fut le regard langoureux dont tu m’as gratifié, ce regard langoureux, Par dessus les livres de cantiques et les chaises en toile, ce regard langoureux que tu m’as donné, plus que suffisant pour me nourrir toute l’année »

Mais, bien sûr, ce moment magique ne dure pas. « Et quelle année, au cours de laquelle, examens et moisson, tout rata ! Bien sûr, tu as été admise et on ne t’a jamais revue, On a tous grandis, on s’est fait avoir, exploiter, coincer, Et puis de nulle part est arrivée cette invitation écrite à l’encre dorée. » En peu de mots, tout est dit ; échecs sur toute la ligne au cours des années qui défilent, et puis ce passé qui ressurgit grâce à cette invitation à un mariage.

« Regardez les fleurs autour de l’autel » Voilà pourquoi Andy s’était « trompé » en employant ce dernier mot dans le premier vers de sa chanson. L’évènement actuel fait revenir ce souvenir, « Je vois que vous deux, vous vous mariez et je vous souhaite le meilleur », et le retour des mêmes mots qu’Andy employait « Festival de la moisson, festival de la moisson, Ce qui fut la meilleure chose fut le regard langoureux dont tu m’a gratifié, ce regard langoureux, Par dessus les livres de cantiques et les chaises en toile, Ce regard langoureux que tu m’as donné, ce regard langoureux, plus que suffisant pour me nourrir toute l’année. Festival de la moisson… » La boucle est bouclée, et ces vers tout simples sont agencés avec une finesse et une intelligence extraordinaires.

Il est temps de se pencher sur la musique elle-même, avec  ces accords de piano qui s’agencent selon un rythme que l’on dirait justement dicté par la marche lente d’un couple qui s’avance vers l’autel, jusqu’au moment du « regard langoureux » qui voit arriver en même temps la basse de Colin et les pizzicati de violons. On voit ensuite les enfants avec les paniers et on entend ces instruments qui jouent un peu faux. Mais oui, ce sont ces flûtes à bec, martyrisées par de nombreuses générations d’écoliers ! Et puis la tension monte grâce à l’entrée de la batterie de Prairie Prince, jouée aux balais, avec l’élégance et la retenue qui le caractérisent. Le son s’enrichit, se densifie, jusqu’à une rupture mélodique et harmonique au moment de l’évocation des échecs ; derrière, les cordes se font plus présentes, et jouent legato ; la voix d’Andy est soutenue par un chœur. L’ambiance change brusquement lorsqu’Andy revient sur ces « fleurs autour de l’autel » qu’il évoque dans un silence orchestral brutalement rompu par l’accompagnement de l’orgue ; nous sommes dans une église, et on entend aussi les cloches nuptiales. Ce sont enfin les flûtes à bec qui reviennent pour ponctuer les « Harvest festival » sur lesquels tout cela se termine.

Que de choses, que de sentiments, que de souvenirs, dans une petite chanson ! Que de beautés dans ce disque immense qu’est Apple Venus vol. 1 ! Dernier épisode la semaine prochaine.

*Traduction toute personnelle, dont vous excuserez, je l’espère, les maladresses.

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