Dans une récente chronique je vous avais exprimé mon admiration pour “All The Delighted People”. C’était en fait le brouillon du nouvel album, qui allait arriver moins de 2 mois plus tard : The Age Of Adz (6ème album, si je compte bien).
Car, avec encore plus de force que d’habitude, je renonce à envisager de ne vous entretenir que de Vesuvius, ou de n’importe quelle autre des 11 chansons qui forment TAOA.
Il n’y a pas de chansons sur TAOA.
Il y a une œuvre en 11 parties, qui commence (Futile Devices) et qui finit dans la sérénité (les 3 dernières minutes d’Impossible Soul) et qui explore les voies de la psyché de Sufjan, lequel s’identifie au peintre schizophrène Royal Robertson, auteur des œuvres qui illustrent la pochette et le livret du disque. Qu’on se souvienne, à ce propos, de la facilité avec laquelle Sufjan peut s’identifier à de multiples personnalités comme lorsque, dans “John Wayne Gacy Jr”, il avoue : “I am really just like him”
Il faut simplement rappeler, pour bien comprendre la problématique de Stevens que, d’une part, le dernier album édité avant TAOA (si l’on excepte le EP cité plus haut) était le diptyque Illinois-The Avalanche, qui datait de 4 ou 5 ans, et, d’autre part, qu’il venait de surmonter une longue maladie virale ayant affecté son système nerveux. C’est la raison pour laquelle cette musique est si physique, et pour moi, qui ai eu le bonheur d’assister à l’un des concerts de la tournée TAOA, je peux vous assurer que ça ressemblait visuellement à un mélange de Michael Jackson et du film de Walt Disney, “Tron”, sublimé par le génie singulier de S. Stevens.
Qu’y a-t-il entre “Too Much” et la 22ème minute d'”Impossible Soul”, entre ces 2 plages de sérénité ? Il y a du bruit et du chaos, mais qui forment pourtant l’une des plus belles musiques, l’une des plus authentiques et personnelles qu’on puisse entendre au XXIème siècle.
Il faut, bien entendu, pénétrer ce maelström, l’apprivoiser, dompter sa propre peur à se confronter au Ça (comme disent les psychanalystes) de Stevens. Cela nécessite, je ne vous le cache pas, des écoutes répétées de ce disque, et, si possible, au casque, afin que ce chaos trouve enfin, dans votre tête son organisation, sa logique, sa rigueur. Vous l’avez compris, le chaos et le bruit n’existent que pour ceux qui regardent ça d’un peu trop loin ; de près, tout est parfaitement organisé, cohérent ; presque du Jean-Sébastien Bach…
Abordons la 8ème partie de l’œuvre : Vesuvius. D’abord, je vais évacuer la question de la signification : rien n’est descriptif ou évocateur d’une quelconque réalité dans les textes de cet album ; il ne s’agit que d’une fenêtre ouverte sur le monde intérieur de Stevens, et il n’y a pas d’autres règles ici que la polysémie et le jeu avec les signifiants. Il me semble, par exemple, que Vesuvius a été choisi parce qu’il présente une homophonie intéressante avec Sufjan quand les paroles sont chantées, et le glissement d’un mot à l’autre est l’un des moments forts de ce texte.
Le piano introduit la mélodie, reprise par Sufjan et les chœurs, mais, tout de suite, derrière, on entend d’autres chœurs, littéralement fous. Tout est immédiatement parasité, comme par un délire envahissant, caractéristique de la coupure schizophrénique, l’électronique se déploie en rhizome. Ce que je veux dire, c’est que, pour la première fois, dans l’histoire de la Musique, un artiste à réussi à créer une musique qui évoque et dépeint la psychose comme jamais personne ne l’a fait précédemment, une musique angoissée mais belle, convulsive, comme André Breton le voulait. Quant à cette identification à Royal Robertson, qui est la clé pour comprendre cette musique, elle est aussi la preuve que, Sufjan Stevens, ayant probablement côtoyé les contreforts de la schizophrénie, a trouvé dans l’écriture et la réalisation de TAOA, les moyens d’échapper à la maladie mentale, en projetant dans cette œuvre toute la pathologie qui l’habitait, et qui, à terme, pouvait étouffer sa créativité. Y a-t-il un plus bel exemple d’art-thérapie dans la musique moderne ?
The Age Of Adz est l’un des milliers de disques de ma discothèque, mais l’un des dix que je sauverais, s’il fallait n’en sauver que ce nombre. Un chef-d’œuvre.

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