Avec son titre kierkegaardien, le troisième album d’Elliott Smith, sans doute son chef-d’œuvre, Either/Or, avait peu de chances d’être écouté par plus de 30 personnes. Il faut donc remercier le réalisateur Gus Van Sant, qui dans son film Good Will Hunting a placé pas moins de trois chansons issues de l’album*. Et tout le tralala qui a suivi, la nomination aux Oscars et le pauvre Elliott, dans son costume blanc, aussi empêtré qu’un premier communiant, chantant sa chanson devant un parterre de « beautiful people ». En tout cas, ça lui a permis de signer chez DreamWorks, et de toucher un peu plus de monde, avec cet album et les suivants.

« 2:45 am » est une chanson désespérée comme la plupart des choses écrites par Elliott, et en plus, c’est une chanson épuisée, car on entend bien qu’il est 2 heures 45 du matin, dans sa voix, et dans son jeu de guitare. On dirait qu’il traîne la chanson derrière lui. Alors, il trouve ce qu’il faut pour que la chanson atteigne son terme : il commence par doubler sa voix, et puis, à 1 minute de la fin, il convoque le grand cirque rock ‘n’roll, basse et batterie**. Mais malgré tout cela on continue à ressentir physiquement cette impression d’épuisement, et de tristesse. Car, bien entendu, « 2:45 am » est une chanson d’échec amoureux, de ratage, et les soubresauts finaux ne peuvent rien y changer. C’est le génie d’Elliott Smith qui ne chante pas des chansons tristes parce que c’est plus beau, mais parce qu’il ne peut pas faire autrement, et qu’il le fait d’une façon qui ne peut pas manquer de toucher chacun d’entre nous. Et c’est ainsi que, depuis les deux abominables coups de couteau dans le cœur qu’Elliott s’est infligés*** dans la nuit du 21 octobre 2003, il nous manque terriblement.

*pas « 2:45 am ». Et « Miss Misery » ne fait pas partie d’Either/Or.

**c’est lui qui joue de tous les instruments.

***Je sais que la thèse du suicide n’est pas la seule.

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