En plein milieu des sessions pour Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Brian Epstein, qui n’y venait jamais, débarqua dans le studio et fit une déclaration grandiloquente, d’où il ressortait qu’il avait obtenu que les Beatles participent au programme Our World, qui allait, pour la première fois être diffusé dans le monde entier, et qui allait consister à filmer l’enregistrement d’une de leurs chansons. Flop total. John grommela qu’il allait voir ce qu’il pouvait faire, et tout le monde retourna à ses occupations.

Début juin, quand même, on rappela aux Beatles que Our World serait diffusé, en direct le 25 juin. On estime que la chanson fut écrite par John entre le 7 et le 14 ; en tout cas, 12 jours avant l’échéance, aucune note n’avait encore été enregistrée, mais ce sont tout de même 33 prises qui furent faites ce jour-là aux Olympic Sound Studios, avec John au clavecin, Paul à la contrebasse, George au violon (la première fois de sa vie qu’il touchait un violon!), et Ringo, comme d’habitude, à la batterie. Dès les premières prises, « La Marseillaise » était là, en introduction, histoire de souligner le caractère international de l’entreprise, et la prise 10 fut considérée comme étant la meilleure.

Le 19 juin furent enregistrées une piste de piano (George Martin) et une de banjo (John). Le 21 juin, G. Martin et les ingénieurs retournèrent aux studios Abbey Road pour le mix mono. Le 23, ce fut l’enregistrement d’une piste orchestrale, avec les 13 musiciens qui devaient faire partie de la retransmission mondiale. C’est alors que John, qui ne doutait de rien, annonça qu’il allait enregistrer sa voix soliste pendant la retransmission ; comme au poker, Paul proclama qu’il allait faire la même chose sur sa Rickenbacker basse et Harrison ne put faire autrement qu’accepter la proposition des deux autres de jouer en direct son solo de guitare. Pour des raisons techniques, il fallait que la batterie soit jouée en play-back. George Martin s’arrachait les cheveux.

La veille du Grand Évènement, on organisa une répétition dans le Studio One d’Abbey Road, avec une centaine de journalistes et photographes invités. Mike Vickers (de l’orchestre de Manfred Mann) dirigeait, car G. Martin était trop occupé et Brian Epstein débarqua par surprise, comme d’habitude, pour annoncer que la chanson en question, « All You Need Is Love », serait le prochain single du groupe ! Harrison, peu sûr de lui, demanda discrètement à ne pas être filmé pendant qu’il jouerait son solo de guitare en direct.

Et arriva cet historique Dimanche 25 juin 1967, dans le Studio One d’Abbey Road, où se pressèrent, dès le début de l’après-midi, l’équipe de la BBC, les Beatles, l’orchestre, George M. et les ingénieurs, les premiers invités.

Martin s’adressa au groupe en leur demandant instamment de pouvoir passer la piste rythmique (prise 58) sur laquelle ils pourraient, puisqu’ils le désiraient, jouer en direct. Geoff et lui mixeraient tout ça en direct avec l’orchestre et le résultat serait ce qu’entendront 400 millions de téléspectateurs. Il eut également la permission des Beatles pour écrire le petit pot-pourri de la fin, qui mélange allègrement « La Marseillaise », Bach, « Greesleeves » et « In The Mood ».

John Lennon était extrêmement tendu, car il avait peur de ne pas se souvenir des paroles. Vers le soir les invités arrivèrent, dans leurs vêtements multicolores. Il y avait là Mick Jagger, Marianne Faithfull, Keith Richards, Keith Moon, Eric Clapton, Pattie Harrison, Jane Asher, Mike McCartney, Graham Nash, Gary Leeds, Hunter Davies, Brian Epstein. La fumée avait une odeur suspecte. Lennon disait qu’il n’avait plus de voix. Répétitions. Et puis le grand moment arrive : retransmission mondiale. On fait disparaître une bouteille de whisky qui traînait sur la console, John oublie d’enlever le chewing-gum qu’il mâchait, l’orchestre est impeccable malgré la métrique assez complexe de AYNIL, et même George délivre un chorus correct (une fausse note à la fin qu’un travail de studio fait le soir même réussira à effacer). Ouf ! c’est terminé. Tout le monde part, sauf les ingénieurs et les Beatles qui travailleront jusqu’à 1 h du matin pour peaufiner le futur single (une nouvelle voix de John, et un roulement de caisse claire de Ringo, au début). Ne vous étonnez donc pas que le single qui sortira le 7 juillet, avec « Baby, You’re A Rich Man » en face B, soit assez différent de la version télévisée.

J’étais devant mon poste de télévision, ce 25 juin 1967, ébloui, heureux. Ils chantaient qu’on avait simplement besoin d’amour, et je dois dire que j’ai bien aimé les croire.

*Avec des bouts de paroles récupérés sur une chanson, « The Word », enregistrée en novembre 1965, peu de temps avant la sortie de Rubber Soul, et jamais éditée.

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