Il y a peu de temps, je vous avais laissé entendre que nous n’en avions pas terminé avec nos amis Mike Harrison (chant, claviers), Luther Grosvenor (guitar), Greg Ridley (basse) et Mike Kellie (batterie), connus sous le nom des V. I. P.’s*. Après avoir enregistré un album sous le nom de Art, sans plus de succès, c’est Chris Blackwell, patron de Island Records qui trouva la solution en mettant en rapport Art avec un chanteur-claviériste américain, Gary Wright. Blackwell pensait que la voix rauque et bluesy d’Harrison se marierait parfaitement avec le falsetto de Wright ; en quelque sorte, une version anglo-américaine des Righteous Brothers, et pour couronner le tout, Gary Wright se révélait être un auteur-compositeur d’un excellent niveau. On était en octobre 1967 ; Spooky Tooth était né.

Le groupe fut confié aux bons soins du producteur vedette Jimmy Miller qui venait de terminer un album avec Traffic et l’enregistrement de l’excellent premier album de Spooky Tooth, It’s All About (1968) se fit sur le 4-pistes des Olympic Studios, à Londres, avec Glyn Johns aux manettes.

Blackwell voulait un mélange de morceaux originaux et de reprises, et le petit succès obtenu par cet album l’incita à réitérer la formule dès l’année suivante, toujours avec Jimmy Miller, évidemment, avec un album beaucoup plus cohérent, structuré, presque entièrement écrit par Gary Wright, l’un des plus grands albums de cette fin des 60’s, le chef-d’œuvre de Spooky Tooth, Spooky Two.

Il n’y a qu’une seule reprise** dans Spooky Two, et j’ai vraiment eu du mal à choisir la chanson que j’allais mettre en exergue, tant le niveau des compositions de Wright et de ses amis est relevé.

C’est « Better By You, Better Than Me » qui décroche cet honneur, magnifique tempo moyen emmené par la voix impériale de Mike Harrison, l’orgue de Gary ─ qui se souvient de Procol Harum ─ , une petite phrase de guitare de Luther Grovesnor et une superbe partie de batterie du regretté Mike Kellie. La modulation pendant le « pont » est tout simplement extraordinaire.

Mais, je le redis, il n’y a aucune scorie dans cet album, et il fait partie des œuvres de cette époque qu’on peut écouter un demi-siècle plus tard, sans les trouver désagréablement « datées ». Le succès, sinon la gloire fut un peu plus au rendez-vous, mais la chute, comme bien souvent, était proche.

Tout d’abord, le bassiste, Greg Ridley, sollicité par Humble Pie, quitta le groupe au moment de la sortie de Spooky Two, et fut remplacé par Andy Leigh.

Puis survint la catastrophe Ceremony (1970).

On avait demandé au groupe de travailler avec Pierre Henry, un musicien français dont l’intérêt allait vers les musiques électroniques et la musique concrète, et qui souhaitait écrire une sorte de « messe électronique ». Les cinq hommes se contentèrent, en une après-midi de studio, de faire ce qu’on leur demandait, c’est-à-dire  quelques thèmes rock. Les bandes furent envoyées à Pierre Henry qui les mixa avec ses propres compositions, « sans aucune subtilité », selon Gary Wright. Et, bien évidemment, afin de « surfer » sur le nouveau petit succès du groupe, les deux noms « Pierre Henry » et « Spooky Tooth » apparurent sur la pochette en lettres identiques, au grand désarroi du groupe et de ses fans. Gary Wright, qui était celui ayant eu la plus grande implication dans ce fiasco, quitta le groupe. La suite est une autre histoire, mais il reste une anecdote bizarre à vous rapporter, concernant « Better By You, Better Than Me ».

En 1978, un groupe de « heavy metal », Judas Priest, sortit, sur un album, une reprise de la chanson de Spooky Tooth. En 1990 un procès leur fut intenté, au motif qu’en 1985, James Vance (20 ans) et Ray Belknap (19 ans) se suicidèrent avec des armes à feu, dans l’état du Nevada, après avoir écouté « Better By You, Better Than Me ». Les parents de Vance et leur avocat mirent en avant le fait qu’il existait un « message subliminal » dans la chanson, l’injonction « do it », laquelle avait conduit leur fils à se donner la mort. Judas Priest fut, heureusement, totalement innocenté, mais la maison de disques fut condamnée à payer une amende !

Il existe, sur YouTube, différentes versions de « Better By You, Better Than Me », par Spooky Tooth, et si je suivais mes habitudes je vous aurais donné un lien avec une interprétation datant de 1969. Mais, pour une fois, je vais choisir une interprétation beaucoup plus récente. En 2004, Harrison, Kellie et Wright reformèrent Spooky Tooth (avec un guitariste et un bassiste allemands) pour les besoins d’une tournée en Allemagne, et il en subsiste un DVD, Nomad Poets (2007).

C’est superbe. Mike Harrison a 60 ans, les cheveux blancs ; sa voix est intacte. L’autre Mike et Gary ont l’air vraiment contents d’être là. J’aurais vraiment voulu y être également.

*Voir ma chronique « I Wanna Be Free ».

** »Evil Woman ».

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