La chanson la plus triste du monde. Je vous ai dit quelques mots du destin tragique de Karen Dalton*, mais il est probable que celui de Jackson C. Frank le surpasse en horreur. Je regarde la photo de pochette de cette « Expanded Deluxe Edition »** de l’album « Blues Run The Game », qui s’ouvre sur cette chanson éponyme : Jackson C. est un beau jeune homme blond, très propre sur lui, à qui la vie devrait sourire…
Né en 1943 à Buffalo (NY), il passe sa jeunesse dans l’Ohio. Quand il a 11 ans, un four explose dans son école, tuant 15 de ses camarades ; lui-même passe 7 mois à l’hôpital pour guérir de ses brûlures, et c’est pendant ce temps qu’il apprend à jouer de la guitare. Il y a dans le livret de mon cd une photo de Jackson C. posant, à 14 ans à côté de son idole, Elvis Presley. Puis il forme un duo avec John Kay, futur Steppenwolf, touche une grosse somme d’argent d’une assurance et décide de partir vers l’Angleterre avec sa Martin, guitare introuvable, à l’époque, en Europe.
Il y rencontre d’autres expatriés, Tom Paxton, et surtout, Paul Simon, achète des voitures de sport, et écrit « Blues Run The Game » ; il se lie avec Bert Jansch, Donovan, Sandy Denny, avec laquelle il aura une liaison, et Al Stewart. Il joue aux « Cousins », le club folk de Greek Street, à Soho. Paul Simon souhaite produire son disque, lequel est enregistré en 3 heures et sort en décembre 1965. Le disque reçoit un bon accueil critique mais n’a aucun succès commercial. En 1967, Jackson C. retourne aux USA, à Woodstock, se marie avec Elaine Sedgwick. Al Stewart le persuade de revenir brièvement en Angleterre pour une tournée avec Fairport Convention et une session radio avec John Peel. Puis il retourne à Woodstock où le malheur l’attend : son jeune fils meurt de mucoviscidose, sa femme le quitte. Il plonge dans une profonde dépression et est hospitalisé en psychiatrie. Il retourne au domicile de ses parents, part pour New York, à la recherche de Paul Simon ; et là, il va vivre dans la rue pendant une vingtaine d’années, avec de fréquents séjours à l’hôpital, dus autant à son état psychologique, qu’à une maladie thyroïdienne. Des enfants qui jouent dans la rue avec un pistolet à plombs, le laissent borgne.
C’est un admirateur, Jim Abbott, qui va le sortir de cet état, en lui permettant d’enregistrer quelques titres en 1994. Il meurt en 1999, le lendemain de son 56ème anniversaire.
Ce qui est extraordinaire dans cette chanson, « Blues Run The Game », c’est qu’ayant été écrite à une période où la vie semblait sourire à Jackson C. Frank, elle transporte, malgré tout, le drame des brûlures subies lorsqu’il était enfant. Lisez les paroles ; Jackson C. a 22 ans, et il chante comme s’il avait déjà tout perdu, comme s’il avait renoncé ; il chante la perte et la dépression ; il chante comme s’il était déjà le clochard obèse et borgne qu’il deviendra. Cette chanson est le miroir de son passé et de son avenir. Y a t-il une autre chanson qui prédise l’avenir de son créateur d’une façon aussi belle et effrayante ?
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*voir ma chronique de « Something On Your Mind ».
**achat évidemment indispensable !

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