Vous savez déjà que j’aime beaucoup The Decemberists*, et leur cinquième album, The Hazards Of Love est celui que je préfère. Mais il est encore plus difficile qu’avec n’importe quel autre album de mettre en avant une chanson plutôt qu’une autre, car The Hazards Of Love, produit par le groupe et Tucker Martine, est une œuvre d’un seul tenant, le témoin d’un genre qu’on croyait englouti depuis les années 70 du siècle dernier, l’opéra-rock, même si l’album précédent, The Crane Wife, présentait déjà une structure qui pouvait être un peu semblable.

J’en vois certains qui froncent les sourcils, et il faut bien reconnaître que l’accueil critique qui a été fait à l’album fut mitigé. Trop ambitieux, trop pompeux, mêlant des genres très différents, brassant des thèmes musicaux récurrents, qui finissent par s’enchevêtrer, etc. Balivernes.

Il est vrai que The Hazards Of Love, ses 17 plages, et son heure d’écoute ininterrompue, ne s’apprivoise pas immédiatement, mais quand on accepte d’y consacrer le temps nécessaire, je peux vous dire qu’on découvre une œuvre majeure.

Si le terme opéra-rock vous rebute, parlez de prog-folk et les choses seront déjà plus faciles, d’autant que le livret raconte une histoire cohérente que je vais essayer de vous résumer : Colin Meloy (chanteur et guitariste du groupe) a trouvé le titre de son histoire à partir d’un EP d’Anne Briggs.

La jeune Margaret (dont le rôle est chanté par Becky Stark, du groupe Lavender Diamond) se promène dans une forêt boréale et y vient au secours d’un faon blessé, lequel se transforme en un jeune homme, William (interprété par Colin Meloy). Ils font l’amour. Quelques temps après, Margaret apprend qu’elle est enceinte, et s’enfuit dans la forêt ; elle y retrouve William qui lui avoue son amour, mais c’est sans compter avec la mère de ce dernier, la Reine de la Forêt, (interprétée par Shara Worden de My Brightest Diamond) jalouse et possessive. Elle rappelle à son fils son ingratitude, alors qu’il fut sauvé, enfant, et pourvu de l’immortalité. Mais la Reine lui accorde tout de même de passer une nuit avec Margaret, sous l’apparence d’un être humain. Il devra, ensuite, se consacrer éternellement à sa mère.

Nous faisons ensuite connaissance avec un triste personnage, The Rake (interprété également par Colin), un veuf coureur de jupons qui a tout simplement tué ses trois enfants pour ne pas avoir à s’en occuper !

The Rake kidnappe Margaret, et la Reine trahit sa promesse à William en permettant que The Rake viole Margaret ! Pour échapper à William, la Reine sépare en deux bras un torrent furieux qu’il ne peut franchir, mais William offre sa vie à qui lui permettra ce franchissement.

Le Rake jubile en entendant Margaret appeler William à l’aide, et ce sont les fantômes des trois enfants assassinés qui viennent contrecarrer les plans d’attaque de The Rake. William réussit à s’enfuir avec Margaret, mais, en s’approchant du torrent, ils décident de s’unir à jamais, en se noyant. Dans la mort, les « hazards of love » ne pourront plus les atteindre.

L’ambition est donc au rendez-vous, et la musique est au diapason, mêlant en effet les genres, les instruments, les voix, ménageant des interludes instrumentaux, permettant à certains thèmes musicaux de revenir, lesquels, comme dans tout opéra qui se respecte, caractérisent les différents personnages.

Fidèle à une certaine ligne de conduite qui ne s’imposait pas ici, je vous ai mis un lien avec la vidéo de « The Rake’s Song », mais, pour une fois, ne vous en servez pas ; procurez-vous The Hazards Of Love (vinyle, cd, téléchargement ou streaming) et écoutez-le d’une traite, du début à la fin, comme on écoute une œuvre musicale qui possède cette cohérence, et qui revendique une unité réfractaire au « saucissonnage » des playlists.

*Voir « The Crane Wife, 1 & 2 », « June Hymn », ainsi que leur collaboration sous le nom d’Offa Rex.

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