N’est-il pas étrange, bouleversant, dérangeant, que l’une des plus belles chansons jamais écrites porte comme titre le nom d’un des criminels les plus odieux des USA, le tueur en série John Wayne Gacy, Jr, exécuté par injection létale en 1994 pour avoir violé et tué au moins 33 jeunes hommes, dont 27 furent retrouvés dans le sous-sol de sa maison ?

Mais peut-être que la première chose à faire est de vous demander d’avoir, devant les yeux, ce magnifique texte de Sufjan, et, pour ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment l’Anglais, de vous en donner une traduction :

« Son père était un buveur

Et au lit, sa mère pleurait

Elle pliait ses t-shirts de John Wayne

Quand la balançoire a heurté sa tête

Les voisins l’adoraient

Pour son humour et sa conversation

Mais regardez sous sa maison

Vous y trouverez quelques choses vivantes

Pourrir vite dans le sommeil de la mort

Vingt-sept personnes, sans doute plus

C’étaient des garçons avec leurs voitures, des jobs d’été

Oh mon Dieu

Es-tu l’un d’entre eux ?

Il se déguisait en clown pour les enfants

Son visage peint en rouge et blanc

Et dans ses bons moments

Dans une chambre sombre sur le lit il les a tous embrassés

Il aurait pu tuer dix mille personnes

Avec ses mains habiles

Chassait loin, chassait vite pour ses morts

Les déshabillait entièrement

Posait un chiffon sur leurs lèvres

Mains tranquilles, baiser tranquille

Sur la bouche

Et moi dans mes bons moments

Je suis exactement comme lui

Regardez sous les lames du parquet

Pour y trouver les secrets que j’ai cachés »

Quelques précisions sur ce texte : Le père de JWG était effectivement un alcoolique violent et sévère, et l’enfant était très proche de sa mère. Il y a eu cet accident de balançoire quand il avait 11 ans et qui a provoqué une petite hémorragie cérébrale non diagnostiquée et dont les spécialistes se demandent si elle n’a pas joué un rôle majeur dans le déclenchement de ses penchants criminels. Il se déguisait effectivement en clown pour distraire les enfants, et si vous ouvrez le livret qui accompagne le cd d’Illinois vous y verrez un dessin représentant Sufjan et son banjo, avec à l’arrière-plan John Wayne Gacy Jr, dans son costume de clown rouge et blanc tenant des ballons sur lesquels figurent des têtes de morts. Le chiffon dont il est question était imbibé de chloroforme, pour calmer ses victimes.

Et cet extraordinaire dernier couplet dans lequel l’empathie de Sufjan le pousse à se comparer au criminel, dans la mesure où lui aussi cache  sous le parquet, des secrets, des petites hontes, des lâchetés et des remords. Mais au-delà de cet aveu, Sufjan veut simplement nous dire qu’il n’y a pas de barrière infranchissable entre ceux que la société appelle des « monstres » et chacun d’entre nous. Les fous et les sains d’esprit sont unis dans la même humanité ; chacun est comme il est de par une somme presque infinie de contraintes, de gratifications, de punitions, et quelques grains de sable ou quelques rouages mal ajustés peuvent faire pencher la balance du mauvais côté. Ainsi notre liberté ou notre responsabilité demeurent des concepts relatifs, et il n’y a pas lieu de s’enorgueillir de rester dans le droit chemin. Que la société punisse ceux qui n’ont pas pu reste une obligation, mais qu’elle n’en fasse pas la marque d’une rupture ontologique.

Et le rock, dans tout ça, mon gars ? Ah oui, le rock… Je l’ai noté en commençant, l’une des plus belles chansons jamais écrites. Sufjan, sa voix, un piano, une guitare. Que dire d’autre, sinon que vous ne comprendrez rien à ce que j’essaye de faire dans ce blog si cette chanson ne devient pas précieuse, pour vous. Vous me pardonnerez donc de me contenter de recopier, pour finir, la phrase qui concluait la notule que j’ai pondue, la semaine dernière pour “Chicago”.

Sufjan Stevens est un moraliste, en plus d’être, puisque vous connaissez mon opinion artistique sur cet homme, le plus grand musicien de ce siècle.

 

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